Cela fait trois ans, aujourd’hui, que la guerre au Soudan a démarré. Une guerre pour le pouvoir entre deux camps : celui des SAF, les Forces armées soudanaises dont le commandant est le général al-Burhan et les FSR, les Forces de soutien rapide… Des paramilitaires dirigés par le général Hemedti. Depuis près d’un an la capitale Khartoum a été récupérée par l’armée, mais le conflit s’enlise dans les montagnes du sud du pays. Cette guerre est considérée comme la pire crise humanitaire du monde par les Nations unies. Marie-Hélène Verney est la représente de l’UNHCR au Soudan, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés.
RFI : Trois années de guerre ici au Soudan. Est-ce que vous pourriez nous dire où en est la situation ?
Marie-Hélène Verney : Donc, très rapidement, un point sur ce qui s'est passé en trois ans. Un quart de la population déplacée. Il reste maintenant environ 13 millions de Soudanais en situation de déplacement, 4,5 millions plus ou moins dans des pays voisins, 9 millions déplacés internes. Et malheureusement, les combats continuent. Les combats continuent pratiquement dans toute la partie sud du pays, donc, au Darfour. Des combats très intenses dans les trois États du Kordofan, et dernièrement également dans l’État du Nil bleu, la frontière avec le Soudan du Sud.
Une évolution que l'on voit depuis le début de l'année, c'est une utilisation beaucoup plus systématique des bombardements aériens, des attaques par drones, etc., de manière vraiment répétée et qui ne fait aucune différence ou très peu entre les infrastructures militaires et les infrastructures civiles. On a vu récemment plusieurs attaques sur des hôpitaux.
Cette année a été marquée par la tragédie d'El-Fasher. Cette ville qui a été finalement récupérée par les Forces de soutien rapide (FSR). Pouvez-vous nous parler un petit peu de ce qu'il s'est passé et de la situation là-bas ?
Oui, c'est très documenté. Il y a eu plusieurs rapports qui sont sortis, notamment du Haut-Commissaire des Nations unies pour les droits de l'homme, qui ont parlé de ce qui s'est passé dans les 3 à 5 jours qui ont suivi la chute d'El-Fasher. Des conclusions parlent de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et ciblés contre certaines ethnies. Il y a eu des meurtres systématiques maison par maison, et aussi pendant le déplacement. C'est-à-dire que même les gens qui fuyaient ont été attaqués. Moi-même, j'ai entendu des témoignages, vraiment… Peut-être parmi les pires témoignages que j'ai entendus en 25 ans au HCR, de femmes qui nous expliquaient comment elles ont marché 500 kilomètres pratiquement pour quitter le Darfour et sur le chemin des violences sexuelles, pratiquement systématiques à tous les checkpoints.
Une femme m'a dit :« Voilà, ils nous ont arrêtés, ils voulaient violer ma fille qui a dix ans. Je leur ai dit : "bah non, violez-moi à la place" ». Et effectivement, c'est ce qui s'est passé. Aussi, très systématiquement, tous les hommes et les garçons qui essayaient de se déplacer étaient retenus en leur disant « Non, de toute façon, ceux-là, si on les laisse passer, ils vont rejoindre l'ennemi, ils vont se battre contre nous ». Et une des femmes qui avait perdu son mari m'a dit : « On a dû déguiser le petit qui a neuf ans en fille pour qu'ils ne le prennent pas ». Il y a un vrai problème d'impunité. Au Darfour, c'est une impunité qui dure depuis plus de 20 ans.
Est-ce que ces pratiques, ces violences sexuelles sont le résultat de troupes incontrôlées ou est-ce qu'elles sont véritablement une arme de guerre ?
Je pense qu'il y a un mélange, qu'il y a effectivement dans certains cas des troupes ou des milices incontrôlées. Mais je pense, et c'est d'ailleurs ce qui ressort du rapport des Droits de l'homme, c'est qu'au niveau auquel ça se passe et le nombre de cas que nous voyons - par exemple, El-Fasher, etc…- , je pense que c'est clairement une arme de guerre.
Aujourd'hui, Khartoum reprend vie, doucement, très doucement. Mais les gens rentrent, les commerces rouvrent. Est-ce que vous pouvez nous expliquer un petit peu où on en est dans la situation des populations déplacées et réfugiées, et retournées maintenant ?
C'est extrêmement fluide. Les zones où les gens rentrent, c'est quand les combats finissent et quand le SAF, l'armée nationale, reprend le contrôle du territoire. Donc, ça a commencé par Al-Jazirah, Sinnar, qui sont en fait deux États du pays, qui sont des États où il y a beaucoup d'agriculture, etc, et ensuite Khartoum. Donc, il y a à peu près 4,5 millions de Soudanais qui ont essayé de rentrer dans ces endroits. Et à Khartoum, on estime à 1,5 million ceux qui sont rentrés.
Alors quand ils rentrent à Khartoum, il n'y a plus de combat. Khartoum a été miné, beaucoup miné. Il y a tout un travail de déminage qui a commencé mais qui doit continuer. Mais Khartoum a été détruit. Vraiment… Il y a eu des combats extrêmement intenses. Donc, l'infrastructure a été détruite, beaucoup de ponts ont été détruits, la grille d'électricité a été détruite, l'assainissement. 90 % des hôpitaux ne fonctionnent plus, 100 % des écoles ne fonctionnaient plus, et ça recommence petit à petit. Je pense qu'il y a encore plus important, c'est de reconstruire le tissu de la société dans un pays qui est en guerre depuis trois ans, qui, avant 2023 était déjà très divisé, où il y avait énormément de tensions pour essayer de ramener un gouvernement civil. Et évidemment, avec le conflit, il y a des tensions entre les régions du pays qui sont ressorties, il y a une hausse de la xénophobie.
Pour le HCR, pour être clair, nous ne pensons pas que les conditions sont en place pour faciliter des retours. Mais vu que les gens rentrent parce qu'ils n'ont pas assez d'assistance où ils sont, parce qu'il y a une certaine pression pour qu'ils rentrent, je pense qu'il est vraiment très urgent d'intervenir pour reconstruire, non seulement l'infrastructure et les services de base, mais aussi vraiment une espèce de cohésion sociale.
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