Mai Hua, réalisatrice et autrice est une amie et elle est venue plein de fois sur Vlan!
Elle a signé Les rivières et Make Me a Man, et sort aujourd'hui Mayday, un documentaire qui filme l'intérieur d'une retraite thérapeutique de 14 jours, sans électricité, sans réseaux sociaux, avec 12 personnes qui ne se connaissent pas et n'ont rien en commun.
Mai Hua est donc une amie proche. On se connaît depuis longtemps et j'attendais cet épisode avec impatience, parce que ce qu'elle explore touche exactement ce que j'essaie de mettre en mots depuis des années : comment retrouver de l'élan dans un monde qui semble faire tout pour nous l'enlever.
Dans cet épisode, nous parlons de la différence fondamentale entre développement personnel et soin collectif, de ce que ça fait de vivre sans téléphone pendant deux semaines, du rôle de la colère comme émotion mal comprise et puissante, et de pourquoi la joie est un acte politique, pas un sentiment léger.
J'ai questionné Mai Hua sur ce que le cinéma peut soigner que la thérapie ne peut pas, sur la manière dont les réseaux sociaux organisent notre séparation, et sur ce que les peuples racines ont compris que nous avons oublié. C'est une conversation sur le courage, au sens littéral : courage vient du mot cœur. Et c'est exactement ce dont il est question ici.
Citations marquantes
"Est-ce que tu veux être une bonne personne ou une personne entière ?" — Carl Jung, cité par Mai Hua en ouverture du film Mayday.
"The circle is a shaman. D'être ensemble, ça nous fait accéder à une super intelligence, une super âme. Ce n'est pas juste un plus un font deux."
"Si tu perds la joie, tu perds deux fois." — Nicolas Gau, cité par Mai Hua.
"Quand ton corps vit dans des éléments, il n'y a plus de douche, il fait froid, il y a une rivière pour se laver, le toi que tu vas créer est totalement différent de celui que tu peux créer devant ton ordinateur."
"La raison d'être de la tribu, c'est la guérison des individus. C'est ça qu'on doit faire. Trouver la super soul qui va amener de la guérison aux individus pour nous mettre en mouvement."
Idées dont nous parlons
1. Le collectif comme antidote, pas comme supplément Timestamp approximatif : 0:05:30 à 0:07:11 La retraite filmée dans Mayday n'est pas du développement personnel. C'est une proposition culturelle : changer les règles du vivre-ensemble pour voir ce que les individus deviennent quand la tribu a pour cœur de les guérir, et non de les rendre productifs. Le capitalisme a inversé ce paradigme. Filmer ça, c'est montrer qu'une autre logique existe, et qu'elle fonctionne.
2. La colère comme condition de l'intégrité Timestamp approximatif : 0:20:52 à 0:24:07 Réprimer la colère, c'est se couper d'une partie de soi. Dans une société de performance qui demande de gérer ses émotions, on devient "bonne personne" au sens social du terme mais on cesse d'être entier. La scène de la batte de baseball dans Mayday illustre ce que ça coûte de mettre cette émotion sous cloche, et ce que ça libère de la traverser.
3. La joie est révolutionnaire Timestamp approximatif : 0:33:54 à 0:34:42 La joie n'est pas un sentiment léger ni un luxe. C'est le carburant de la résistance. Elle est inconditionnelle, intérieure, accessible, mais son accès est obstrué. Ce que la retraite, le film et la conversation visent tous les trois : désinterdire l'accès à la joie dans un monde qui tire systématiquement vers les passions tristes.
4. L'écoute soigne plus que la parole Timestamp approximatif : 0:40:22 à 0:42:29 Le cercle s'appelle "cercle de paroles" mais c'est en réalité un cercle d'écoute. On parle une fois, on écoute vingt fois. Et c'est dans cet espace que quelque chose se libère : la parole de l'autre, quand elle circonscrît une vérité qu'on n'arrivait pas à formuler soi-même, agit comme de la magie. Delphine de Vigan l'a formulé ainsi : c'est un film qui parle du pouvoir des mots.
5. On devient ce qu'on cultive Timestamp approximatif : 0:51:05 à 0:53:13 Les humains sont hyper adaptables. La violence comme l'entraide sont des potentiels. Ce qui décide, c'est la culture dans laquelle on s'inscrit, ce qu'on choisit d'entretenir. La discipline de la joie, de la résistance, de la convivialité n'est pas naturelle dans ce monde, mais elle est possible et nécessaire.
Questions structurantes de l'interview
Pourquoi filmer une retraite, et quel est pour toi le rôle des retraites dans un contexte où beaucoup de choses s'effondrent ?
En quoi une retraite thérapeutique collective est-elle différente du développement personnel individuel ?
Quel est le rôle du care et du soin dans le fait de redonner envie du futur ?
En quoi être connecté à son corps, pas seulement à sa tête, change quelque chose dans cette démarche ?
La colère est un sentiment mal jugé. En quoi est-ce un sentiment positif, et pourquoi l'exprimer est une condition d'intégrité ?
Comment un documentaire peut-il produire chez le spectateur quelque chose de proche de l'expérience vécue par les participants ?
Quel est pour toi le rôle du divertissement dans une société où l'attention est capturée en permanence ?
Toi, qu'est-ce qui te donne de l'élan aujourd'hui, dans ce monde où tout semble s'effondrer ?
Quel est le rôle des artistes dans cette période très particulière pour redonner de l'élan aux gens ?
Est-ce qu'on ne ferait pas l'erreur de vouloir agir au niveau national ou global plutôt que local ?
Références citées dans l'épisode
Personnes et penseurs
Carl Jung : citation en ouverture du film Mayday : "Est-ce que tu veux être une bonne personne ou une personne entière ?" — 0:22:35
Joan Tronto : éthique du care, citée par Mai Hua comme fondement de sa démarche — 0:07:37
Scott Peck (thérapeute) : définition de l'amour comme "the will to develop spiritually and to support the spiritual development of others" — 0:07:37
Gilles Deleuze : "Le pouvoir a besoin de tristesse" — cité par Greg — 0:16:25
Nicolas Gau : auteur d'un livre sur la joie comme acte de résistance. Citation : "Si vous perdez la joie, vous perdez deux fois." — 0:33:54
Viktor Frankl : référence à la résistance qui génère de la joie, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale — 0:34:42
Hayao Miyazaki : cité par Mai Hua sur le divertissement comme moyen de changer une trajectoire — 0:31:01
Delphine de Vigan (romancière) : a participé au crowdfunding de Mayday et commenté le film autour du pouvoir des mots — 0:40:58
Pablo Servigne : cité par Greg à propos de l'entraide et des sociétés violentes condamnées à mourir, dans le prolongement d'une interview précédente — 0:57:34
Thomas Hobbes : "l'homme est un loup pour l'homme", "ma mère a accouché de deux jumeaux, moi et la peur" — cité par Mai Hua — 0:58:53
Spinoza et Rousseau : cités comme alternatives à Hobbes sur l'entraide comme régulateur fondamental des sociétés — 0:58:53
Mark Twain : "Il y a toujours un peu de lumière, il y a toujours un peu de violence" — cité par Mai Hua — 0:52:01
Lumière Laprais : militante politique citée comme exemple de quelqu'un qui articule pouvoir local et discours global — 0:53:37
Films
Premier contact de Denis Villeneuve : scène de la linguiste qui traverse sa peur pour aller vers l'inconnu, citée comme métaphore de l'engagement malgré la peur — 0:11:18
Les rivières : premier film de Mai Hua sur sa lignée familiale féminine — 0:26:00
Make Me a Man : deuxième film de Mai Hua, aborde les "Pulse Battalions" britanniques de la Première Guerre mondiale — 1:02:25
Mayday : documentaire en cours de sortie filmant une retraite thérapeutique de 14 jours — fil conducteur de l'épisode
Livres / concepts
Futur Ancestral : livre cité par Mai Hua sur les savoirs ancestraux inscrits dans nos gènes — 0:42:47
Sex at Dawn : livre d'un couple de chercheurs critiqué sur certains chapitres, qui déconstruit le mythe de la violence naturelle de l'homme — 0:58:53
Bullshit Jobs : concept évoqué implicitement (David Graeber), 70% des gens feraient un travail dont ils sentent l'inutilité — 0:38:14
Peuples racines : livre d'une journaliste belge (nom oublié) ayant fait un tour du monde pour identifier les raisons d'être communes des peuples anciens — 0:56:06
Timestamps clés
00:00 — Introduction : et si le soin était le chemin vers l'avenir ? Greg ouvre l'épisode sur la tension entre individualisme et solitude, et présente Mai Hua, réalisatrice de Mayday.
01:52 — Pourquoi filmer une retraite Mai Hua explique sa motivation : redonner de l'espoir en montrant au public ce qu'elle a elle-même vécu comme participante et facilitatrice.
04:44 — Développement personnel vs soin collectif Échange central sur la différence entre le self-care individualisé et la logique de la retraite collective. Le capitalisme a fait de la guérison une commodité.
07:11 — L'éthique du care et la définition de l'amour Références à Joan Tronto et Scott Peck. L'amour comme volonté de se développer et d'aider l'autre à se développer.
08:40 — Le rôle du care pour redonner envie du futur Relâchement, écoute, porosité avec la nature : un autre régime d'existence que l'efficacité et la performance.
11:18 — L'engagement malgré la peur Scène de Premier contact de Villeneuve. La peur n'est pas quelque chose à vaincre, c'est quelque chose qu'on traverse.
13:02 — La retraite comme microcosme de l'humanité 12 personnes très différentes sous le même toit. La confrontation des systèmes de croyance comme moteur de transformation.
16:25 — Les réseaux sociaux organisent notre séparation Deleuze, les passions tristes, le café du commerce. Ce que la retraite fait à l'opposé de ce que les plateformes fabriquent.
18:00 — Le téléphone, vrai trigger de la déconnexion Ce n'est pas la nourriture ni l'électricité qui paniquent les gens. C'est l'annonce qu'il n'y aura pas de téléphone.
20:45 — Pourquoi le corps compte autant que la tête L'atelier de la colère, la batte de baseball, la somatisation. Le corps garde des émotions très anciennes.
22:14 — La colère comme condition d'intégrité Référence à Carl Jung. "Est-ce que tu veux être une bonne personne ou une personne entière ?" Le coût de mettre sa colère sous cloche.
25:54 — La puissance du collectif dans un monde individualiste "The circle is a shaman." Ce que le collectif permet que l'individu seul ne peut pas atteindre.
27:07 — Comment un film peut soigner comme une expérience Le cinéma réhumanise nos expériences. Les gens rentrent en résistance, puis en empathie, exactement comme dans le cercle.
29:47 — Divertissement et nihilisme passif Miyazaki, le doomscrolling, Netflix. La différence entre le divertissement qui endort et celui qui change une trajectoire.
33:54 — La joie est un acte révolutionnaire Nicolas Gau : "Si tu perds la joie, tu perds deux fois." La joie est inconditionnelle, intérieure, et l'accès peut être désinterdits.
42:29 — Le pouvoir des mots et la magie du cercle Delphine de Vigan sur Mayday. Quand un mot circonscrît une vérité que tu n'arrivais pas à formuler, c'est de la libération.
53:05 — Comment cultiver l'élan au quotidien On devient ce qu'on cultive. La discipline de la joie, de la convivialité, du soin.
57:34 — L'entraide comme loi naturelle Référence à Pablo Servigne. La loi de la jungle est un mythe. Les sociétés violentes meurent. L'entraide régit le vivant.
1:00:03 — Collectif vs Trump : deux formes d'élan L'élan de prédation vs l'élan du collectif. Individuellement on est faibles, collectivement on est incroyablement puissants.
1:03:24 — Imaginer un avenir positif Ce que Mai Hua aimerait pour ses enfants, pour les rivières, pour les oiseaux.
1:04:09 — La clôture : ouvrir la porte du cœur Le mot "courage" vient du mot "cœur". C'est l'invitation finale de Mai Hua.
Suggestion d'autres épisodes à écouter :
Vlan #92 (VF 🇫🇷) Connaitre ses côtés sombres pour être une personne entière avec Mai Hua (https://audmns.com/omiLEbU)
Vlan #100 L'humanisme pour réinventer les masculinités avec Mai Hua (https://audmns.com/vUCAnjQ)
[BEST OF] L'humanisme pour réinventer les masculinités avec Mai Hua (https://audmns.com/HYFOtZC)
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